La signature en grande pompe de la convention d’établissement du projet ALPLA HAITI S.A., ce 15 avril 2026, dans la zone franche de CODEVI à Ouanaminthe, est présentée par les autorités comme une avancée majeure. Pourtant, derrière cette communication bien huilée, les zones d’ombre et les questions de fond s’accumulent.
Portée, selon le discours officiel, par le leadership du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, cette initiative s’inscrit dans une énième stratégie de « relance économique ». Mais en Haïti, ces annonces répétées finissent par sonner creux, tant les résultats concrets tardent à se matérialiser dans le quotidien de la population.
Un investissement modeste, présenté comme une percée
Avec un montant annoncé de 10,2 millions de dollars, le projet est qualifié d’« investissement direct étranger » significatif. Pourtant, à l’échelle des besoins structurels du pays, cette somme reste limitée. Peut-on sérieusement parler de transformation industrielle quand les infrastructures de base — électricité, sécurité, routes — demeurent défaillantes ?
L’argument de la « confiance des partenaires internationaux » semble également fragile. Investir dans une zone franche comme CODEVI relève souvent davantage d’une logique d’optimisation des coûts que d’un engagement durable envers le développement national.
Des emplois… mais à quel prix ?
Le gouvernement, à travers le ministre James Monazard, promet création d’emplois et transfert de compétences. Ce discours, devenu rituel, mérite pourtant d’être examiné avec prudence.
Dans les zones franches, les emplois créés sont souvent précaires, faiblement rémunérés et peu protecteurs pour les travailleurs. Le « transfert de compétences » reste, quant à lui, un concept flou, rarement évalué de manière transparente. Combien de travailleurs haïtiens accèdent réellement à des postes qualifiés ? Combien restent cantonnés à des tâches répétitives à faible valeur ajoutée ?
Une gouvernance “orientée résultats”… ou une mise en scène politique ?
Le projet est présenté comme le fruit d’une coordination exemplaire entre institutions publiques. Mais cette autosatisfaction contraste fortement avec la réalité perçue par de nombreux acteurs économiques : lourdeurs administratives persistantes, instabilité réglementaire et manque de confiance dans les institutions.
Les annonces de « simplification administrative » et de « renforcement du cadre légal » reviennent systématiquement dans les communications officielles. Pourtant, leur mise en œuvre concrète reste difficilement observable sur le terrain.
Le Grand Nord, laboratoire ou illusion ?
Le gouvernement insiste sur le rôle stratégique du Nord-Est dans la croissance économique. Mais cette focalisation territoriale soulève une autre question : s’agit-il d’un véritable projet de développement équilibré ou d’une concentration d’efforts dans des enclaves économiques déconnectées du reste du pays ?
La zone de Ouanaminthe, bien que dynamique en apparence, illustre souvent un modèle où les bénéfices économiques peinent à irriguer les communautés locales de manière durable.
Une ambition affichée, une crédibilité fragile
En affirmant vouloir bâtir une économie « productive, inclusive et durable », le gouvernement multiplie les promesses ambitieuses. Mais sans mécanismes clairs de redevabilité, sans transparence sur les impacts réels des projets et sans amélioration tangible des conditions de vie, ces déclarations risquent de rester au stade de slogans.
Au final, le projet ALPLA HAITI S.A. apparaît moins comme une rupture que comme la continuité d’un modèle économique déjà critiqué : dépendance aux investissements étrangers, développement enclavé et bénéfices incertains pour la majorité des citoyens.
Dans un pays confronté à des défis structurels majeurs, la communication politique ne suffit plus. Ce sont des résultats mesurables, inclusifs et durables que la population attend — et non de nouvelles annonces présentées comme des victoires.
Mozard Lombard,
mozardolombardo@yahoo.com