Alors que des millions d’Haïtiens fuient l’insécurité, la misère et l’effondrement institutionnel, le gouvernement haïtien a choisi cette semaine la tribune feutrée des Nations Unies pour multiplier les déclarations solennelles sur les « migrations sûres, ordonnées et régulières ». À New York, du 5 au 8 mai 2026, la ministre des Affaires étrangères Raina Forbin et le ministre des Affaires sociales Marc-Elie Nelson participent au deuxième Forum d’examen des migrations internationales. Une présence que la Chancellerie présente comme la preuve d’une « approche coordonnée et interinstitutionnelle » des enjeux migratoires.
Mais derrière les communiqués diplomatiques soigneusement rédigés, une question brutale demeure : de quelle coordination parle exactement le gouvernement haïtien, alors que l’État peine déjà à contrôler son propre territoire ?
Le communiqué officiel affirme que la question migratoire est désormais une « priorité nationale » pour le gouvernement dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Une déclaration qui sonne creux dans un pays où la migration n’est plus un choix depuis longtemps, mais une fuite désespérée devant l’insécurité généralisée, les enlèvements, la faim et l’absence totale de perspectives.
La ministre Raina Forbin assure vouloir créer les conditions pour que « migrer soit un choix, et non une nécessité ». Pourtant, le même communiqué reconnaît implicitement l’incapacité de l’État à garantir la sécurité nationale, en appelant la communauté internationale à soutenir le « rétablissement de la sécurité » et la « pleine opérationnalisation de la Force de Répression des Gangs ». Autrement dit, le gouvernement admet lui-même qu’il dépend encore d’un appui extérieur pour tenter de reprendre le contrôle face aux groupes criminels.
Cette contradiction est au cœur du malaise : comment prétendre défendre une politique migratoire crédible lorsque les citoyens continuent de quitter massivement le pays pour survivre ?
Le gouvernement tente également de mettre en avant des « réformes » en matière de documentation, d’identification des citoyens et de gestion des flux migratoires. Mais aucune donnée concrète, aucun calendrier précis, aucun résultat mesurable n’est présenté. Le discours reste vague, technocratique et profondément déconnecté du vécu quotidien des Haïtiens.
La référence répétée aux « migrations sûres, ordonnées et régulières » ressemble davantage à un langage diplomatique destiné à rassurer les partenaires internationaux qu’à une véritable réponse à la catastrophe sociale qui pousse les citoyens à partir. Pendant que les autorités parlent de « gouvernance migratoire humaine », des milliers d’Haïtiens continuent de risquer leur vie sur les routes de l’exil.
Le communiqué insiste également sur la volonté de lutter contre les réseaux criminels transnationaux, le trafic illicite de migrants et la traite des personnes. Une position difficile à prendre au sérieux quand le pouvoir reconnaît lui-même que les gangs doivent encore être « réprimés » à travers une force qui n’est même pas pleinement opérationnelle.
Même le colloque national organisé la semaine précédente à Port-au-Prince apparaît surtout comme une opération de communication supplémentaire. La création d’une commission chargée de proposer une nouvelle politique migratoire dans un délai de deux mois illustre encore cette obsession des structures, des annonces et des promesses, alors que les urgences immédiates restent sans réponse tangible.
À écouter les autorités, Haïti serait engagée dans une dynamique ambitieuse de réforme et de coopération internationale. Mais la réalité décrite indirectement dans leur propre communiqué raconte autre chose : un État incapable d’assurer la sécurité, dépendant de l’aide étrangère, confronté à des réseaux criminels puissants et à une population contrainte de partir.
Le contraste entre les discours diplomatiques de New York et la réalité haïtienne est saisissant. Tandis que les responsables gouvernementaux multiplient les interventions dans les forums internationaux, les Haïtiens ordinaires continuent de payer le prix d’un pays où l’exil demeure, plus que jamais, une nécessité.
Mozard Lombard,
mozardolombardo@yahoo.com