Alors que le procès lié à l’assassinat de l’ancien président haïtien Jovenel Moïse se poursuit aux États‑Unis, un fait interpelle : le silence relatif des médias haïtiens. Dans un pays marqué par l’un des crimes politiques les plus retentissants de son histoire récente, l’on aurait pu s’attendre à une couverture médiatique intense, à des débats passionnés, à une mobilisation forte de l’opinion publique. Or, il n’en est rien. Cette absence d’écho soulève une question fondamentale : pourquoi un événement d’une telle importance semble-t-il susciter si peu d’intérêt dans l’espace médiatique national ?
Ce silence n’est probablement pas anodin. Il révèle plutôt la structure même du paysage médiatique haïtien, largement influencé voire contrôlé par des acteurs économiques et politiques puissants. Dans un contexte où plusieurs médias appartiennent à des groupes liés au secteur des affaires ou à des figures politiques influentes, la liberté éditoriale se retrouve souvent limitée par des intérêts qui dépassent le simple devoir d’informer. Lorsque certains de ces acteurs sont soupçonnés, directement ou indirectement, d’avoir joué un rôle dans la dynamique politique ayant précédé l’assassinat, le silence médiatique devient moins surprenant.
Dans ces conditions, le procès qui se déroule aux États‑Unis représente potentiellement un moment de vérité. Il pourrait faire émerger des éléments susceptibles d’impliquer des personnalités issues des élites économiques ou politiques haïtiennes. Une telle perspective explique peut-être la prudence voire la retenue de certains médias locaux, qui semblent préférer éviter un sujet susceptible de mettre en cause leurs propres réseaux d’influence.
Cette réserve médiatique contribue également à la relative indifférence de l’opinion publique. Dans un pays où l’information circule largement à travers les radios, les télévisions et désormais les réseaux sociaux, l’absence de couverture systématique affaiblit la perception de l’importance de l’événement. Le public, déjà épuisé par une crise politique, sécuritaire et économique permanente, se voit ainsi privé d’un débat national structuré autour de l’une des pages les plus sombres de l’histoire contemporaine d’Haïti.
Ce silence pose finalement une question plus large : celle de l’indépendance réelle de la presse haïtienne. Une démocratie ne peut fonctionner sans un journalisme capable d’enquêter, de questionner et de mettre en lumière les responsabilités, quelles qu’elles soient. Lorsque les médias deviennent dépendants des intérêts qu’ils devraient justement examiner de manière critique, ils cessent d’être un contre-pouvoir pour devenir un simple relais d’influences.
L’assassinat de Jovenel Moïse n’est pas seulement un drame politique ; il est aussi un test pour les institutions et pour la presse. Le procès en cours aux États‑Unis pourrait permettre d’approcher la vérité sur ce crime. Mais encore faut-il que cette vérité puisse circuler librement, être analysée et débattue dans l’espace public haïtien.
En définitive, le silence observé dans les médias n’est peut-être pas seulement un oubli ou un manque d’intérêt. Il pourrait être le symptôme d’un système où l’information reste trop souvent prisonnière des rapports de pouvoir. Et tant que cette réalité persistera, la quête de vérité autour de l’assassinat de Jovenel Moïse restera incomplète dans la conscience collective nationale.
Rodney Louis, activiste politique.