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Analyse critique du texte de David Harvey « Le “Nouvel Impérialisme” : Accumulation par expropriation » (2004)

David Harvey figure parmi les théoriciens critiques contemporains les plus influents. Géographe de formation, ses travaux ont profondément marqué plusieurs champs disciplinaires, notamment la sociologie urbaine, l’histoire sociale et l’économie politique. Malgré la diffusion internationale de ses ouvrages, il demeure inscrit dans un courant aujourd’hui minoritaire de la pensée critique : le marxisme.

Après un premier ouvrage consacré à l’épistémologie géographique, Harvey s’est engagé dans une entreprise ambitieuse d’actualisation de la critique marxienne de l’économie politique. Son ouvrage majeur, The Limits to Capital (1982), témoigne de cette volonté de prolonger l’analyse de Karl Marx. S’il dialogue principalement avec Marx et Friedrich Engels, il mobilise plus rarement les figures marxistes ultérieures telles que Vladimir Lénine ou Antonio Gramsci. Une exception notable réside dans son recours à Rosa Luxemburg dans Le Nouvel Impérialisme (2003), où il développe le concept d’« accumulation par expropriation ».

Dans ce texte, Harvey s’inscrit pleinement dans la tradition marxiste contemporaine en proposant une relecture des mécanismes d’accumulation du capital à l’ère néolibérale. Son analyse repose sur une articulation rigoureuse entre dimension épistémologique, ontologique et méthodologique. Sur le plan ontologique, il interroge la manière dont les structures sociales et économiques se configurent et se transforment dans l’espace et dans le temps. Méthodologiquement, il adopte une approche interdisciplinaire mobilisant la géographie, l’histoire sociale et la sociologie, tout en s’appuyant sur des analyses empiriques articulées à un cadre théorique marxien renouvelé.

L’un des apports majeurs du texte réside dans la thèse selon laquelle l’accumulation capitaliste ne se réduit pas aux mécanismes classiques de production et d’échange. Elle repose également sur des processus permanents de dépossession : privatisations, marchandisation des biens communs, expropriations foncières, expulsions de populations. Harvey montre que ces mécanismes, loin d’appartenir exclusivement à la phase dite « primitive » du capitalisme, constituent une dimension structurelle et récurrente de sa dynamique contemporaine.

L’État occupe, dans cette perspective, une place centrale. Détenteur du monopole de la régulation et de la coercition légitime, il devient un acteur clé dans la facilitation des processus d’expropriation. Cette interaction entre pouvoir politique et capital contribue à l’intensification des inégalités et à la reproduction des crises structurelles.

Harvey rejoint ici certaines analyses de Hannah Arendt, notamment dans sa réflexion sur l’impérialisme comme phénomène structurel. Toutefois, là où Arendt met en lumière les dimensions politiques et totalitaires du phénomène, Harvey l’inscrit principalement dans la logique économique de l’accumulation du capital.

En dialogue avec Luxemburg, Harvey reprend également la problématique de la suraccumulation. Il souligne que le capitalisme génère périodiquement des excédents de capital et de force de travail qui ne trouvent pas de débouchés rentables. L’expansion géographique et l’accumulation par expropriation apparaissent alors comme des mécanismes de résolution temporaire de ces crises.

Cependant, certaines limites peuvent être relevées. Si Harvey insiste à juste titre sur le rôle structurant de l’État, son analyse gagnerait à approfondir les variations historiques et contextuelles de ce rôle. L’État n’agit pas de manière homogène : ses formes d’intervention diffèrent selon les configurations institutionnelles, les traditions politiques et les rapports de force sociaux. Une analyse comparée plus développée aurait permis d’enrichir la portée explicative de sa thèse.

À cet égard, les travaux de Lénine sur l’impérialisme offrent une perspective complémentaire. Contrairement à Luxemburg, qu’il critique pour avoir situé les contradictions du capitalisme principalement à l’échelle mondiale, Lénine insiste sur l’émergence interne de ces contradictions au sein des économies capitalistes industrialisées avant leur projection vers la périphérie.

En définitive, Le Nouvel Impérialisme constitue une contribution théorique majeure à la compréhension des mutations contemporaines du capitalisme. En réintroduisant la question de la dépossession au cœur de l’analyse, Harvey propose un cadre conceptuel puissant pour interpréter les dynamiques néolibérales actuelles et les résistances qu’elles suscitent

Jeff René

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