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Eaux contaminées, discours édulcoré : quand l’État banalise l’alerte sanitaire

Le Ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI) du Gouvernement de la République d’Haïti a publié, le 6 février 2026 à Delmas, un communiqué de presse censé rassurer la population sur la qualité des eaux traitées et conditionnées dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Or, à la lecture attentive des chiffres qu’il révèle lui-même, ce document ressemble moins à un message de protection des consommateurs qu’à un exercice de minimisation d’une crise sanitaire majeure.

Les faits sont pourtant accablants. Une étude menée entre août 2025 et janvier 2026 conclut que 83,5 % des échantillons d’eau analysés présentent une contamination bactériologique. Plus grave encore, 15,6 % contiennent de l’E. Coli, une bactérie indicatrice de contamination fécale, détectée exclusivement dans les eaux en sachets et celles vendues dans les kiosques — précisément les formes d’approvisionnement les plus accessibles aux populations urbaines. À cela s’ajoute un constat tout aussi alarmant : 97,5 % des eaux testées souffrent d’une carence sévère en minéraux essentiels, réduisant ces produits à une eau appauvrie, loin des standards attendus pour une consommation quotidienne.

Face à de tels résultats, on s’attendrait à une réaction ferme, des mesures immédiates et des sanctions claires. À la place, le MCI se contente « d’enjoindre » les fournisseurs à se conformer à des avis administratifs référencés, à désinfecter leurs camions et réservoirs, à gérer la traçabilité, à installer des équipements supplémentaires et à employer du personnel qualifié. Autrement dit, le ministère reconnaît implicitement que ces exigences élémentaires ne sont pas respectées, tout en laissant entendre qu’elles relèvent encore du domaine du souhaitable plutôt que de l’obligatoire.

Le passage le plus troublant du communiqué reste cependant celui où le MCI affirme que les bactéries majoritairement détectées — coliformes totaux et fécaux — « ne représentent pas un risque imminent et majeur pour la santé des consommateurs en général ». Comment concilier cette affirmation avec un taux de contamination dépassant les quatre cinquièmes des échantillons analysés ? Comment parler d’absence de risque majeur tout en admettant la présence d’E. Coli et en demandant explicitement aux personnes immunodéprimées et aux enfants de s’abstenir de boire « n’importe quelle eau », en particulier celles en sachets et issues des kiosques ?

La responsabilité est en outre subtilement déplacée vers les consommateurs, sommés de « s’assurer de disposer un maximum d’informations », d’apporter leurs propres récipients propres et désinfectés, et de les conserver hermétiquement fermés. Dans un contexte où l’État reconnaît lui-même l’ampleur des défaillances du secteur, cette injonction sonne comme un aveu d’impuissance, voire un désengagement.

Enfin, le ministère invite les victimes de gastro-entérite à porter plainte via un système de doléances en ligne. Là encore, la démarche apparaît tardive et réactive : elle intervient après la consommation d’une eau que l’étude qualifie massivement de contaminée, et non en amont, par une régulation stricte et visible.

En définitive, ce communiqué révèle moins une politique efficace de protection des consommateurs qu’un paradoxe inquiétant : l’État constate l’ampleur du problème, en publie des chiffres alarmants, mais en neutralise la portée par un discours rassurant et des recommandations qui ressemblent à des vœux pieux. Quand 83,5 % de l’eau distribuée est contaminée, ce n’est plus une alerte qu’il faut lancer, mais une action urgente et contraignante. Tout le reste relève de la communication, pas de la protection.

Mozard Lombard,
mozardolombardo@yahoo.com

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